De l'article à la simulation

Ce que dit le papier de Chen et al., ce qui n'y tient pas, chaque arbitrage que nous avons pris, et le moteur qui en est sorti. Avec le visualiseur de l'aléa sur la planche.

1. En deux minutes

Un article de 2016 propose de traiter l'évacuation d'un quartier inondé comme un wargame : la ville en hexagones, la crise en tours de dix minutes, les services d'urgence en joueurs, la catastrophe en adversaire. L'idée est juste. L'exécution ne l'est pas — l'article décrit en réalité un exercice de table scripté doublé d'une grille de notation qui ne mesure pas l'évacuation.

Ce dossier reprend l'idée, corrige l'exécution, et va jusqu'à une simulation jouable. Le chemin a compté autant que le résultat : trois de nos conclusions ont été renversées par le calcul, dont une que nous avions annoncée avec assurance. Elles sont documentées ici et dans le cahier de vérification.

5
défauts identifiés dans l'article
3
conclusions renversées par le calcul
1 232
hexagones sur la planche
3 553
liaisons de voirie
0 % → 87 %
bande de compétence mesurée

2. Ce que propose l'article

Chen, Zhang, Sun et Liu, Wargame Simulation Theory and Evaluation Method for Emergency Evacuation of Residents from Urban Waterlogging Disaster Area, IJERPH 2016. Le district de Daoli à Harbin sert de cas d'étude. La méthode annoncée reprend les quatre éléments classiques du wargame — plateau, pions, règles, scénario — et les applique à une crue urbaine.

ÉlémentValeur retenue par l'articleNotre appréciation
Maillehexagone, 260 m centre à centreconservée : 5,854 ha par cellule
Tour10 minutesconservé, cohérent avec la table de mobilité
Aléa18 tours de pluie, périodes de retour 0,5 à 5 ans conservé, après correction des unités
Acteurs21 administrations, 9 sièges de commandement ramenés à 5 services en solo
Mobilité18 à 36 hexagones par tour selon le véhicule conservée : 28 à 56 km/h, réaliste
Notationécart entre ordre donné et ordre attendu, pondéré AHP refondue — voir §4.1

3. Les cinq défauts

3.1 Le score ne mesure pas l'évacuation

Le score de chaque service dépend uniquement de l'écart entre le tour où l'ordre est donné et le tour où le plan prévoyait qu'il le soit. Aucun terme ne porte sur les victimes, les personnes mises à l'abri, la hauteur d'eau ou la saturation des abris.

Une partie où chacun applique le plan à l'heure marque environ 100 sur 100 même si tous les résidents se noient. Le 96,40 publié dit seulement que les ordres ont été donnés à peu près à l'heure.

3.2 Les scores publiés ne sont pas reproductibles

Les équations (1) et (2) sont corrompues à la composition : la condition h < t1 − t3 associée au numérateur h − (t1 − t3) produit des scores négatifs. En reconstruisant depuis les tables, la logique semble être S = (h − |t1 − t3|)/h bornée à 0 — mais elle ne reproduit qu'une partie des lignes. Détail dans le cahier de vérification.

L'agrégation finale, en revanche, est saine : les vingt poids AHP somment exactement à 1,000 et la somme pondérée donne bien 0,9640.

3.3 Le module hydraulique n'est pas utilisable

3.4 L'échelle casse le jeu

À 260 m par hexagone et dix minutes par tour, une ambulance parcourt trente hexagones par tour. Toute unité atteint tout point en deux ou trois tours : le déplacement cesse d'être une décision.

3.5 Il n'y a pas d'adversaire

L'article annonce que « la catastrophe est l'adversaire », avec des dés et des tables de probabilité. Dans les résultats, l'aléa est entièrement scripté : hyétogramme fixe, drainage déterministe, un seul incident, et aucun jet de dé nulle part. Les auteurs le concèdent en conclusion — « the settings were somewhat arbitrary ».

4. La carte était dans le PDF

Nous avions d'abord travaillé sur le seul texte. Les figures 2 à 7 contiennent en réalité la situation du district et le plateau de jeu, hexagoné, avec ses pions. Extraites et mesurées, elles donnent la géométrie réelle de l'objet publié.

Figure 2 de l'article
Figure 2 de l'article. Daoli, hachuré, est une bande allongée d'ouest en est. Le chef-lieu, seul secteur réellement urbain, se trouve à son extrémité nord-est au bord de la Songhua — ce qui explique l'écart entre le centroïde administratif publié et la forme du polygone.
Figure 4 de l'article
Figure 4 de l'article. Le plateau à la phase de recherche et sauvetage : image satellite, maille hexagonale verte, pions de refuges, véhicules médicaux, camions-pompes. Taches bleues : hexagones inondés. Jaunes : voirie assainie.
GrandeurMéthodeRésultat
Orientation de la mailleautocorrélation, rapport des pas 0,842 → pointy-top
Nombre de cellulescomposantes connexes hors réseau4 453
Emprise du plateau4 453 × 5,854 ha~260 km², env. 23 × 11 km
Le plateau de l'article n'est ni le district complet (479 km²) ni le seul cœur urbain : c'est l'agglomération plus le corridor fluvial. À 4 500 hexagones, il est injouable à la main — confirmation que l'objet publié est une visualisation SIG, pas un plateau.

5. Les arbitrages, un par un

Chaque ligne est une question qui s'est posée, les options envisagées, le choix retenu et sa raison. Les lignes rouges signalent un choix pris contre une position que nous avions d'abord défendue.

QuestionOptionsChoixRaison
Emprisesous-secteur / district complet / cas du papier district complet, stratifié le rural reçoit la pluie et draine vers la ville ; un drapeau actif réduit la zone jouable au bâti
Fidélité de l'aléaabstraite / semi-réaliste / données réelles semi-réalisteformule d'intensité réelle, résolution par dés
Unités de la Table 2mm par tour / mm par minute mm/min la colonne 5 ans somme à 98,3 mm sur 3 h, ce qui recolle à l'événement du 10 août 2011 cité par les auteurs ; en mm par tour on obtiendrait 9,8 mm, absurde
Nombre de joueursmulti-services / solosolo contre l'environnement sans arbitre humain, tout ce que l'article délègue au ruling group devient une règle explicite — plus contraignant, mais reproductible
Informationbrouillard pur / découverte au dé / mixte état caché déterministe, dé sur la qualité du renseignement le dé pur transforme l'information en loterie ; le brouillard pur se referme dès que la règle de couverture est comprise
Attrition de l'alertependant la partie / en campagne / supprimée en campagne pendant la partie, elle punissait l'alerte précoce — or les chiffres montrent que c'est la bonne décision. Le coût d'une fausse alerte se paie à l'épisode suivant, pas au sien
Tracé de la voiriecentre à centre / sur l'arête / les deux route au centre, état sur l'arête la liaison appartient bien à l'arête, mais un segment tracé le long d'une limite se lit comme une séparation, et 870 barrières y sont déjà. L'arête porte donc l'état, le trait porte l'itinéraire
Mouvement des unitésvitesse réaliste / ralentie / animée vitesse réaliste, trajet tracé un véhicule est rapide à cette échelle ; l'information intéressante n'est pas la lenteur mais la longueur du détour et l'impossibilité de passer
Mise en place des pompesimmédiate / un tourun tour plein positionner, dérouler l'aspiration et le refoulement, amorcer : dix minutes est plutôt optimiste. Déplacer un camion annule sa mise en place
Barèmetaux global / trois termes trois termes au taux global, alerter tout le monde au tour 1 était dominant et gratuit. En comptant séparément ce qui devait être évacué, ce qui ne l'a pas été et ce qui n'aurait pas dû l'être, la stratégie s'effondre à 1 % sur une averse faible
Situation de départfixe / tirée / choisie choisie ou tirée, mais toujours connue elle est lue avant la première décision : le joueur arbitre au lieu de subir. Seule la sévérité de l'averse reste secrète
Aléas de partietout tiré en cours de jeu / trois familles séparées situation connue, faits cachés, événements tout mélanger rendrait le jeu arbitraire ; un événement ne doit jamais ajouter une décision, seulement rendre plus difficile une décision déjà prise
Pression politiquemalus de points / injonction à trancher une fourche, jamais une taxe obéir consomme des places d'abri, refuser coûte du capital — et en rapporte si l'on avait raison de tenir. Elle attaque directement la troisième colonne du barème
Pression temporellechronomètre / budget d'ordres budget d'ordres ; chronomètre optionnel et coupé par défaut le budget modélise la capacité de l'organisation, le chronomètre la vitesse du joueur. En séance, la délibération est la matière du débriefing : la couper détruit ce qu'on vient chercher

6. Le moteur d'aléa

La chaîne hydraulique de l'article étant inutilisable, elle a été remplacée par un bilan par hexagone et par tour :

apport   = (pluie − pertes initiales) × coefficient de ruissellement
sorties  = capacité du réseau, réduite en cas de mise en charge
         + routage gravitaire vers les voisins de charge plus faible
lame     = volume accumulé ÷ fraction de l'hexagone où l'eau se concentre
Le paramètre qui manquait à l'article. Une lame moyennée sur les 5,85 ha d'un hexagone ne dépasse jamais deux à trois centimètres : elle ne bloque rien, et c'est pourquoi le modèle publié ne peut pas produire de crise. En ville, l'eau se concentre sur la voirie et les points bas, soit 10 à 15 % de la surface. Ce facteur de concentration fait passer de la flaque à l'hexagone infranchissable, et il décide de tout le jeu.

Échelle de gravité produite

Contredit l'article. Les auteurs affirment que la zone inondée sera entièrement drainée au dix-huitième tour. Avec leur propre averse quinquennale, le moteur donne l'inverse : au tour 18 la crise est à son maximum, et des cuvettes fermées restent pleines au tour 36 — la gravité ne les vide pas, seule une pompe le pourrait.

7. Le visualiseur

L'eau sur la planche, tour par tour, pour les quatre périodes de retour. Trois lectures : la lame d'eau avec les liaisons coupées, la carte d'accessibilité (le tour où chaque hexagone perd son itinéraire piéton vers un abri), et les tissus urbains.

8. Le démenti

Nous avions avancé, à partir de la seule structure du graphe, qu'un camion-pompe posé sur l'un des trois sous-passages ferroviaires valait plus que n'importe quelle autre action du plateau. Le calcul donne aux six ouvrages un gain de zéro personne, et cela sous trois variantes de modèle successives.

Pourquoi l'erreur. La bonne question avait été posée au mauvais objet. Couper les six franchissements à la main sépare bien le nord du sud, et cela avait été mesuré. Mais la crue ne les coupe jamais tous — les trois ponts tiennent — et surtout les dix-huit abris sont répartis des deux côtés du faisceau : un civil n'a jamais besoin de traverser. Le corridor concerne le mouvement des secours, pas l'évacuation. Un résultat de connectivité avait été présenté comme un résultat de sauvetage.

Où poser réellement les camions

Et c'est un meilleur enseignement. Les hexagones décisifs ne sont signalés par rien : des barres danwei et des villages urbains ordinaires, sans ouvrage, invisibles sur la planche. On ne peut les trouver qu'en calculant la carte d'accessibilité. « Pose une pompe sur les sous-passages » aurait été une recette apprise une fois pour toutes ; « trouve tes goulets » est un travail à refaire à chaque configuration.

9. La planche de jeu

Planche de jeu de Daoli
Reconstruction plausible, pas un relevé. 44 × 28 hexagones de 260 m, 72 km². Elle reprend la structure connue du district — Songhua au nord, vieille ville russe sur la rive, faisceau ferroviaire de la gare, trame d'axes, typologies de tissu — et la projette sur la maille. Aucune rue n'est à sa vraie place. Tous les formats de sortie sont ceux qu'attend la transcription du quartier réel, qui viendra la remplacer sans rien changer d'autre.
968
hexagones actifs
380 000
habitants
41 800
non abritables sur place
32 400
places d'abri — 78 % du besoin
18
abris, 12 stations, 6 ouvrages

10. Du modèle au jeu

Le nœud tient en trois chiffres mesurés sur la planche. La première eau visible apparaît au tour 10. La chaîne d'évacuation à pied dure huit tours : un de prise de conscience, deux de préparation, un par hexagone jusqu'à l'abri. Les itinéraires commencent à se couper au tour 11.

Quand on peut voir l'inondation, il est déjà trop tard. Toute la partie se joue sur un bulletin météo que le joueur ne peut pas vérifier — et le bulletin ne devient fiable qu'au tour 8, soit deux tours après le dernier moment utile pour agir.

Bande de compétence mesurée

Stratégieaverse 2 ansaverse 5 ans
Alerter tout le district au tour 11 %56 %
Ciblage serré au tour 125 %59 %
Ciblage parfait, connu d'avance100 %100 %
Ne rien faire0 %−5 %

Aucune stratégie ne domine : le ciblage serré gagne largement sur une averse faible et perd sur une forte. La bonne largeur d'alerte dépend d'une sévérité que le joueur ne peut pas encore connaître — et le seul moyen de trancher arrive trop tard. C'est l'objet du jeu.

Le simulateur met tout cela en application, en partie pédagogique commentée ou en partie normale. Les règles en donnent le détail chiffré, le cahier de vérification la traçabilité, et la conduite de séance la manière de s'en servir avec un groupe.

11. Ce que la situation de départ change

Dernier ajout au modèle, et le plus lourd de conséquences. La population n'est pas répartie de la même façon selon l'heure : à l'heure de pointe, un habitant sur cinq est en déplacement et n'est abritable nulle part — il n'est pas chez lui, il ne peut pas monter à l'étage.

Heureà mettre à l'abricouverture des abris rappel, alerte généralerappel, ciblage serré
3 h — nuit48 10067 % 72 %57 %
14 h — creux78 20041 % ——
8 h — pointe122 90026 % 24 %42 %
L'ordre des stratégies s'inverse. De nuit, alerter largement est payant — c'est un jeu de bonne exécution. À l'heure de pointe, évacuer tout le monde est impossible et alerter largement fait chuter le résultat de moitié : c'est un jeu de tri. Deux problèmes différents sous la même averse.

12. Ce qui reste ouvert

  1. La transcription du quartier réel. Trois choses à relever en priorité : les franchissements, les enceintes de grands ensembles — que OpenStreetMap cartographie mal en Chine — et les points bas de voirie.
  2. Le placement des abris. Il pèse plus que l'hydrologie : dix-huit sites bien répartis font passer la population coupée de 37 216 à 24 453 pour la même averse. C'est une décision de temps de paix, et le premier levier d'un mode campagne.
  3. Le corridor pour les secours. Mesuré en connectivité brute ; il faudrait le mesurer en détour, en tours perdus à contourner. C'est là que les sous-passages retrouveront leur valeur, mais du côté de la réponse et non de l'évacuation.
  4. Le calage sur le terrain réel. Tout ce qui précède tourne sur un modèle numérique de terrain synthétique.
Réserve permanente. Planche plausible et non relevée ; terrain, population et abris reconstruits. Les structures — fenêtre d'évacuation, hiérarchie des leviers, écart entre carte des eaux et carte d'accessibilité — sont robustes. Les valeurs absolues ne sont pas des prévisions pour Daoli.