Dix ans, soixante numéros, et l'imaginaire de toute une génération de joueurs français façonné.
C’est une époque que les moins de quarante ans ne peuvent pas connaître, un temps où le mot « pixel » n’évoquait qu'une abstraction technique et où l'intelligence artificielle se mesurait à la complexité d'un livret de règles de quatre-vingts pages. En janvier 1980, les éditions Excelsior Publications – déjà mères du vénérable Science & Vie – lancent un pari éditorial audacieux : un magazine entièrement dédié aux jeux de réflexion, de simulation et d’esprit. Son nom ? Jeux & Stratégie. En dix ans et soixante numéros, cette publication va discrètement mais profondément façonner l'imaginaire d'une génération complète, devenant le berceau de la culture ludique et geek en France.
À sa naissance, Jeux & Stratégie (souvent abrégé J&S) ne ressemble à rien de connu. Sous la direction d'Alain Ledoux, le magazine s'adresse à un lectorat curieux, avide de défis cérébraux. Loin d'être un simple catalogue de nouveautés, le bimestriel traite le jeu comme un objet culturel noble, une discipline scientifique et artistique à part entière.
Les premiers numéros font la part belle aux grands classiques de la réflexion : les échecs, le bridge, le tarot, mais aussi et surtout le jeu de go, dont le magazine sera l’un des plus fervents vulgarisateurs dans l'Hexagone. Les pages regorgent d'énigmes mathématiques, de problèmes logiques complexes et de chroniques pointues. L'ambiance y est feutrée, presque universitaire, mais teintée d'une insatiable envie de jouer.
Très vite, le magazine capte les frémissements d'une révolution venue d'outre-Atlantique : l'explosion des wargames (jeux de simulation historique) et l'émergence des jeux de rôle. Des titres légendaires comme Donjons & Dragons ou L'Appel de Cthulhu trouvent dans Jeux & Stratégie leur premier grand porte-voix francophone.
Pour les adolescents des années 1980, ouvrir un numéro de J&S, c’est pousser la porte d'un imaginaire infini. Le magazine ne se contente pas de tester les jeux ; il offre du matériel. La grande force de la publication réside dans ses célèbres « jeux encartés ». À chaque numéro, le lecteur détache un plateau en carton, découpe des dizaines de pions et se retrouve à la tête d'armées napoléoniennes, d'escadrilles de la Seconde Guerre mondiale ou de vaisseaux spatiaux. C'est l'époque des grands formats, où la micro-informatique balbutiante ne peut rivaliser avec la puissance immersive du carton et du papier.
Au milieu des années 80, la formule évolue. Le jeu vidéo grand public fait une entrée fracassante dans les foyers via les ordinateurs 8 bits (Amstrad CPC, Commodore 64) et les premières consoles. Jeux & Stratégie ne rate pas le coche. Avec sa rigueur habituelle, la rédaction analyse ces programmes informatiques naissants non pas comme de simples divertissements graphiques, mais à travers le prisme de leurs mécaniques et de leurs algorithmes.
Le magazine devient alors un pont unique entre deux mondes : celui, traditionnel, du jeu de plateau et de la simulation historique rigoureuse, et celui, futuriste, de la ligne de code. On y trouve des listings de programmes en BASIC à recopier patiemment soi-même pour faire tourner une simulation de bataille ou un générateur de labyrinthe sur son ordinateur personnel.
L'aventure s'arrête brutalement en 1990. Après une tentative de formule mensuelle plus moderne mais perdant peut-être un peu de son âme originelle, le numéro 60 sera le dernier. Le marché a changé, la presse spécialisée se segmente (les magazines purement informatiques explosent) et l'esprit généraliste de J&S peine à trouver sa place.
Pourtant, l'ombre de Jeux & Stratégie plane encore aujourd'hui sur le paysage ludique francophone. Des auteurs de jeux renommés, des journalistes de la presse tech et des générations d'ingénieurs ou de créateurs ont forgé leur esprit critique au fil de ses pages. Le magazine a prouvé que le jeu n'était pas un simple passe-temps pour enfants, mais une passerelle vers l'histoire, la géopolitique, les mathématiques et la narration informatique. Plus de trente ans après sa disparition, Jeux & Stratégie reste, pour les nostalgiques et les historiens de la pop-culture, le monument fondateur d'un certain art de jouer.